Lorsque l’on s’engage à réécrire partiellement un roman et que, fil en aiguille, on en vient à tout reprendre, tout repenser, tout reconstruire… c’est à la fois grisant et vertigineux. Mais quel bonheur ! Quel travail aussi, bien sûr. Une refonte totale, oui, mais dans le plus grand respect de l’essence même du récit, de son atmosphère si singulière, de cette voix qui m’avait habité à l’origine.
Et quelle redécouverte ! Relire ce roman après toutes ces années d’écriture, c’est comme le voir sous une lumière nouvelle. On y repère des failles, des maladresses passées inaperçues, des qualités aussi qu’on avait oubliées. Des détails à ajuster, des « bugs » narratifs laissés dans l’ombre, des intentions mal formulées. En somme, un regard neuf sur un ancien soi. C’est passionnant, parfois déconcertant… mais toujours enrichissant.
Et surtout, quelle histoire. Quelle femme que cette Laurette. Je suis si fier de ce roman, écrit il y a plusieurs années, qui avait eu l’honneur d’être finaliste d’un prestigieux concours cinématographique. Ce jour-là, le petit campagnard que je suis s’est retrouvé dans une sélection aux côtés d’un réalisateur de Canal+ et d’un autre de France 2. Autant dire que je n’en revenais pas. Je n’ai pas été le lauréat, c’est vrai. Mais être arrivé jusque-là, dans ce trio impressionnant, m’a comblé de joie et de fierté.
Au-delà de cette reconnaissance, les retours des membres du jury ont été déterminants. Ils m’ont aidé à affirmer la direction que je voulais donner à mon écriture : une écriture cinématographique, immersive, visuelle, rythmée. Celle qui me ressemble. Celle que je poursuis encore aujourd’hui.
Ce roman, s’il aborde des thèmes puissants comme la violence conjugale (abordée avec pudeur, car ce n’est pas le cœur du récit), ou encore l’enfance troublée de son fils – et je suis très indulgent en disant cela –, est avant tout une histoire de résilience, de renaissance. C’est le parcours lumineux de Laurette qui se dessine, son élan vers une vie nouvelle. Laurette, c’est un peu ce que j’aurais voulu que ma mère fasse à une époque de sa vie. Je l’ai encouragée à tout quitter, non pas pour suivre un chanteur de country à travers les États-Unis, évidemment, mais pour repartir de zéro, s’autoriser à recommencer.
Laurette, ce n’est pas seulement ma mère. Elle incarne toutes ces femmes courageuses qui, un jour, prennent leur vie en main. Qui osent. Qui choisissent de se reconstruire. Et rien que pour cela, elle mérite qu’on s’attarde sur son histoire.
Je suis sincèrement heureux de vous annoncer la réédition prochaine de ce roman, dans une version intégralement retravaillée. J’ai hâte de vous le présenter. Et surtout, j’ai hâte de lire vos réactions, de découvrir comment, vous aussi, vous vivrez cette histoire.

Je vous laisse ici le prologue :
Laurette se tenait debout, immobile, face à la baie vitrée encore embrumée du matin. Le ciel avait cette teinte d’indécision que prennent les aubes incertaines. Entre gris perle et bleu laiteux. Entre partir… et rester. Elle observa longuement les silhouettes des toits et des arbres qui se dessinaient dans la brume, comme si chaque contour hésitait encore à apparaître pleinement.
Dans quelques heures, elle ne serait plus là. Elle avait tout prévu. Ou presque. Les billets, les bagages, les papiers. L’essentiel du moins. Le reste, elle ne savait pas comment s’en débarrasser : les souvenirs, les visages croisés depuis une vie, les odeurs familières incrustées dans les murs de l’appartement, les gestes répétés jusqu’à l’oubli. Tout cela allait rester là, derrière elle. Comme une coquille vide. Comme une version d’elle-même qu’elle devait maintenant abandonner.
Laurette allait tout quitter.
Elle aurait pu rester. Cela aurait été plus simple. Plus raisonnable. Plus convenable, surtout. Mais elle n’en pouvait plus de cette existence à huis clos. De cette lente érosion du cœur. De cette sensation qu’elle était passée à côté d’elle-même depuis trop longtemps.
Ce départ, elle ne l’avait pas prévu. Il s’était imposé à elle. Comme un murmure tenace. Un battement sourd sous la peau. Puis, un jour, il avait pris le visage d’un homme.
Brady.
Rien que son prénom sonnait comme une promesse étrangère. Il avait surgi dans sa vie comme surgissent les évidences qu’on refuse d’abord de croire. Il était plus jeune. Beaucoup plus jeune. Dix-neuf ans les séparaient exactement. Un monde entier, aurait dit sa mère. Une incongruité, pour ses anciennes amies. Une folie douce, pour elle-même.
Et pourtant.
Cet homme-là, avec son regard de feu et ses mains de bâtisseur, avait posé sur elle un regard qu’aucun autre n’avait su lui offrir. Un regard sans jugement. Sans calcul. Sans pitié non plus. Il la voyait. Il la voyait toute entière.
Elle avait résisté. Évidemment. Longtemps. Trop, peut-être. Elle avait trouvé mille raisons pour se convaincre qu’il fallait mettre un terme à cette histoire. Elle s’était répétée qu’à son âge, on ne recommence pas. Qu’il fallait être sage, raisonnable, discrète. Elle s’était souvent demandé si aimer à nouveau n’était pas indécent, presque ridicule, lorsqu’on a dépassé les soixante ans. Encore plus avec un homme dont la jeunesse défiait la sienne, avec insolence et bienveillance mêlées.
Mais Brady n’avait jamais douté.
« Tu veux vivre ou pas ? » lui avait-il simplement lancé, un soir, la voix calme, les yeux profonds.
Et elle avait compris.
Qu’il ne s’agissait pas de fuir, ni de trahir, ni de se racheter. Il s’agissait simplement d’oser. D’oser encore. Même maintenant. Surtout maintenant.
Alors elle avait dit oui. Un petit oui tremblant. Un oui d’adolescente dans un corps de femme cabossée. Un oui qui changea tout.
Ils avaient préparé le départ ensemble, dans un silence complice. Il s’occupait des détails, elle classait les souvenirs. À chaque pièce vidée, un pan de sa vie s’effaçait. Elle laissait des meubles, des photos, des lettres jaunies, quelques robes qu’elle n’osait plus porter, des visages. Elle laissait un pays aussi. Une langue. Une époque.
Elle emportait peu de choses, finalement. Quelques vêtements. Deux livres. Un carnet vierge. Une photo. Et ses doutes. Mais aussi son désir de croire qu’une autre vie était encore possible. Un ailleurs où elle pourrait marcher légère. Où son âge ne serait plus un obstacle mais un bagage riche, dont elle pourrait, enfin, tirer fierté.
Et puis il y avait cette promesse murmurée à mi-voix : recommencer sans se trahir. Se réinventer sans se renier. Et peut-être, au bout du chemin, se retrouver vraiment.
Elle lança un dernier regard à la pièce, presque vide maintenant. Il y avait encore un parfum d’autrefois suspendu dans l’air. Elle sourit. Elle savait que l’empreinte ne s’effacerait pas, mais elle ne voulait plus qu’elle l’entrave.
Dehors, la rue s’éveillait doucement. La ville poursuivait son cours, comme si de rien n’était. Une voiture passa. Un enfant cria quelque part. Une porte claqua.
Brady l’attendait en bas, au pied de l’immeuble. Il l’avait devancée avec les valises, comme pour ne pas lui voler l’instant du dernier regard.
Elle descendit, le cœur battant, les jambes un peu flageolantes, mais l’âme étrangement légère. Lorsqu’elle le vit, son ventre se serra. Il lui sourit, comme toujours. Ce sourire-là, elle ne s’en lasserait jamais.
Sans un mot, il lui tendit la main. Elle la prit. Fort. Très fort. Comme une amarre. Comme un talisman.
Ils marchèrent vers la voiture. L’aéroport les attendait. Puis, de l’autre côté de l’océan, une maison poussiéreuse, dans une région qu’elle ne connaissait que par les cartes. Il y aurait du vent, du sable, des routes infinies. Et lui. Et elle. Et tout ce qu’il leur restait à vivre.
Dans sa poche, elle avait glissé un mot, griffonné la veille, à la lueur d’une veilleuse.
« À moi-même.
Ne t’excuse pas d’exister.
Ose. Aime. Marche. Même si tu trembles.
Ce n’est pas trop tard. Ce n’est jamais trop tard. »
Elle n’avait aucune certitude. Seulement ce sentiment sauvage, puissant, irrépressible : celui d’avoir encore quelque chose à écrire.
Et cette fois, elle le ferait avec les mots du cœur.
Le sien. Celui de Brady.
Et, peut-être, celui de son fils, quelque part, au bout du désert, là où le passé se mêle au présent pour mieux inventer l’avenir.Il est plus important que jamais de montrer, par tous les moyens possibles, que la différence est une richesse, qu’elle est le fondement même d’un monde tolérant, vivant, vibrant de diversité et de talents. Un monde où les cultures s’entrelacent, où les arts s’entremêlent, où chacun a le droit d’être entendu et reconnu. L’homogénéité est un leurre, une illusion qui ne mène qu’à l’appauvrissement des idées et des âmes. Ce qui fait la beauté du monde, c’est justement ce qui le rend multiple.

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